Jérôme Garcin – Barbara, Claire de nuit (extrait)

Gérard Philippe - Rencontres buissonnières     Contrairement aux écrivains ou aux peintres, Barbara partageait, avec les très grands comédiens et quelques illustres écuyers, l’ambition de laisser une trace immatérielle dans le cœur et la mémoire des spectateurs d’un soir, cette bouleversante cohorte de privilégiés inconsolés qui s’amenuise avec le temps. La plus précieuse mémoire est celle qui est condamnée à l’oubli. Que restera-t-il de Nuno Oliveira, maître portugais de l’art équestre, quand disparaîtra son plus fidèle et dernier disciple, Michel Henriquet ? Et que restera-t-il de Gérard Philipe, du Prince de Hombourg, du Cid, quand se seront éteints les derniers pèlerins de la cour d’honneur du palais des papes, où Jean Vilar, autre religieux du spectacle, avait interdit aux caméras de pénétrer, car on ne met pas un miracle en boîte ? Rien d’autre qu’une rumeur, un souffle improbable, une poussière d’or. Mais les films, mais Fanfan la tulipe, mais Les Grandes Manœuvres ? Allons donc, ils sont aux comédiens de théâtre ce que les disques sont à Barbara : l’image et le son déformés de ce qui s’est passé d’unique sur la scène, le lointain écho d’une fête nocturne improvisée, qui ne se reproduira plus jamais. Barbara - Rencontres buissonnièresOn peut conserver pieusement le costume de Lorenzaccio ou celui de Lili Passion, ils ne témoignent que du regret que nous éprouvons et d’une histoire révolue à laquelle nous nous accrochons comme à un cintre dérisoire. Les morts sont si tristes, dans leurs vieux habits.

               Il faut savoir oublier les objets de Barbara, qui se sont évanouis avec elle. C’est avec ses chansons qu’elle vit en nous.

Jérôme Garcin – Jacques Chauviré, dans « Les livres ont un visage »

Jaques Chauviré - Les livres ont un visage - Jérôme Garcin - Rencontres buissonnières     C’était en 1951. Jacques Chauviré, médecin généraliste à Neuville-sur-Saône, formé à une science qui, en ce temps-là, était encore une humanité, et même une philosophie, avait des amis dont l’enfant était atteint d’une scoliose. Il préconisa, avec raison, des exercices de natation en piscine. Peu de temps après, dans une crique où ses parents l’avaient conduit, le garçonnet se noya par hydrocution. Un demi-siècle plus tard, d’une voix d’ombre qui tremble dans le soir d’hiver, le vieil homme se souvient : « J’ai eu le sentiment d’être trahi. J’ai pensé qu’une telle épreuve m’interdisait désormais tout bonheur. En proie au cafard, à l’échec, à l’idée que j’étais voué, dans mon métier, à illustrer le mythe de Sisyphe, j’ai envoyé une lettre à Albert Camus. Je pensais en effet que lui seul pouvait comprendre. »

       L’auteur de La Peste, qui regrettait pour sa part de n’avoir pas été médecin, lui répondit aussitôt et lui conseilla d’écrire. Les deux hommes révoltés devinrent des amis, ils échangèrent une belle correspondance où il est question du bien et du mal, de la foi et du néant, de la souffrance humaine et du difficile métier d’exister. Jacques Chauviré commença alors à tenir son Journal d’un médecin de campagne, qu’il ne consentit à publier qu’au soir de sa vie. Entre l’observation clinique de la souffrance, le relevé méthodique de la misère, le spectacle inadmissible de la mort et, a contrario, l’immémoriale beauté des paysages traversés, il n’est jamais en paix (…) Catholique et croyant, il se demande où loge l’âme dans les corps brisés, quelles sont les frontières exactes de la condition humaine, et si « le Christ a souffert d’angoisse. » (…) Le soir, après avoir fait le tour des fermes isolées, des lits défaits et des douleurs inexprimées, l’inconsolable docteur lit Vie de Jésus de Mauriac, Les Cantiques spirituels de Saint Jean de la Croix, les conférences de Lacordaire, de Claudel et de Simone Weil. Il prie comme on appelle au secours (…)

       Le 4 octobre 1954, Albert Camus confiait dans une lettre à Jacques Chauviré: « Nous sommes tous à la recherche d’un fleuve nourricier, d’une source ancienne et première. Nous devons vivre pour et à cause de ces instants. Les partager, voilà notre seule générosité possible, la seule vertu que je connaisse. »

       Neuville-sur-Saône, 2 avril 2005.

       Ce fut, ce samedi-là, ma dernière visite à Jacques Chauviré. J’étais venu m’entretenir avec lui pour France Culture. Il avait encore maigri, respirait mal, pleurait discrètement des larmes d’épuisement. Les rideaux avaient été tirés pour empêcher la lumière éclatante de pénétrer dans son petit appartement. Trois heures durant, il me fit le cadeau d’une ultime et testamentaire conversation. D’avoir soigné les malades pendant quarante ans à Neuville-sur-Saône ne l’avait jamais accoutumé à la souffrance ; la sienne seule semblait négligeable à cette âme chrétienne.

De même préférait-il parler du théâtre de Racine, des Mémoires de Saint-Simon et des poèmes de Rimbaud que de ses propres romans. Lorsque le soir tomba, je lui dis au revoir, il me prit les mains et les serra très fort, en signe de jamais plus. Le lundi matin, 4 avril, l’un de ses fils retrouva Jacques Chauviré couché dans l’entrée. Il avait enfin retrouvé le vert paradis de ses amours enfantines et sa chère Elisa…

       « Lorsque mon frère aîné et moi-même l’avons lavé et vêtu pour la dernière fois, il était tiède encore, j’ai noué sous son col la cravate qu’il avait choisie dès cinq heures du matin pour vous recevoir », m’écrivit sa fille.

       Il est enterré, parmi les siens, au cimetière de Genay.

Jérôme Garcin – « Bleus horizons » (extrait)

       Le 8 septembre 1914, Jean reçut sa feuille de route. Il la baisa, la caressa, la respira. Il pleura aussi, mais de joie en lisant et relisant sa convocation. Car il était attendu, deux jours plus tard, à la caserne de Libourne où il partit avec cette ferveur que mettent les pèlerins à rejoindre Saint-Jacques-de-Compostelle, cette naïveté des enfants qui rentrent chez eux après des vacances en colonie. Le garçon que je rencontrai pour la première fois était heureux et si plein d’idéal qu’on l’eût dit inconscient du danger. Il ressemblait plus à un chevalier des croisades qu’à un soldat et attribuait à la protection de Dieu son invincibilité. Pourtant, il n’avait plus que deux mois à vivre. C’est quoi, deux mois ? Huit semaines, soixante jours, une broutille, un coup de vent, le temps d’un soupir, une éternité.

Jérôme Garcin – Le Voyant (extrait)

       Le 3 mai 1932, comme chaque matin, Jacques se rend, cartable sur le dos, lunettes aux verres incassables sur le nez, à l’école communale, située au 4 de la rue Cler, entre les Invalides et le Champ-de-Mars. Il traverse seul l’avenue Bosquet, enfile la rue Saint-Dominique et retrouve ses copains sous le porche, où l’on s’échange des images et des osselets. Il fait déjà beau, le printemps déborde, il inonde la classe. La leçon de calcul succède aux exercices de grammaire. A dix heures, la sonnerie annonce la récréation.

On se lève d’un bond. On se bouscule, se nargue, se défie-pour jouer, sans mesurer sa force. Par-derrière, un élève, en trébuchant, pousse Jacques, dont la tête heurte violemment un pupitre en bois blond maculé d’encre. Une branche de ses lunettes perce l’œil droit et l’arrache. La douleur est atroce. Tous les enfants crient. Alertés, les professeurs se précipitent. Le visage en sang, Jacques hurle : « Mes yeux ! Où sont mes yeux ? » Il vient de les perdre à jamais. En ce jour d’azur, de lilas et de muguet, il entre dans l’obscurité où seuls, désormais, les parfums, les sons et les formes auront des couleurs (…)

« J’étais atteint de cécité totale, écrira-t-il, longtemps après. J’avais été à deux pouces de la mort par méningite. J’étais aveugle : on me le dit aussitôt. Je fus à peine déçu. Je ne le crus pas vraiment. Je ne le crois pas encore. On me dit que j’étais aveugle : je n’en fis pas l’expérience. J’étais aveugle pour les autres. Moi, je l’ignorais, et je l’ai toujours ignoré, sinon par concession envers eux. ». Plus tard, il dira : « Je ne voyais plus avec les yeux de mon corps, je voyais avec les yeux de mon âme. »

Jérôme Garcin – Extraits

La chute de cheval

     Mon père est mort d’une chute de cheval le samedi 21 avril 1973, veille de Pâques, dans l’insoucieuse et très civilisée forêt de Rambouillet. Il avait quarante-cinq ans, j’allais en avoir dix-sept. Nous ne vieillirons pas ensemble.

Olivier

      Que reste-t-il de toi, qui ne t’es jamais posé, qui n’a pas su ce que croître veut dire, qui n’as pas eu le privilège de te retourner sur le chemin parcouru, qui n’as pas connu le poids infini des regrets et des remords, qui as si peu existé, à peine six années, un petit et fugitif nuage de poussière blanche, un vol de papillon égaré, un éclair de chaleur au-dessus des arbres centenaires ? Des photos en noir et blanc où tu ris à l’objectif qui tente de fixer ta merveilleuse évanescence ; des films en super-8 où tu cours trop vite, sans souci du danger, et que je ne regarde pas en boucle sans frémir ; une longue ride, qui ressemble à un ruisseau d’après l’orage, sur le beau et italien visage de notre mère ; une pierre blanche dans un cimetière de Seine-et-Marne, au bout de la longue route où un chauffard t’a renversé et projeté si haut en l’air qu’on eût dit que tu ne retomberais jamais ; l’image déchirée, déchirante, de ce drame qui n’en finit pas de me hanter ; ce tout petit tombeau de papier, encore plus léger que toi, que sans doute je ne relirai jamais, que j’ai sans doute écrit afin que ton prénom soit un jour imprimé, en capitales rouges, sur une couverture blanche ; et un vide en moi, où tout résonne, dont je ne parviens pas à mesurer ni la profondeur ni la largeur, mais qui semble grandir avec le temps, inéluctablement.

Après moi, de toi, il n’y aura plus rien. Vouloir te prolonger aura été une illusion.

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     Je crois à la secrète communion de tous ceux qui ont perdu un être chéri, plus particulièrement un enfant, et que relie une abondante littérature de l’infortune. Elle repose sur une illusion capitale : chaque expérience du deuil est unique, irréductible, en apparence incomparable, et pourtant, dès qu’elle est couchée sur le papier, elle devient universelle, chacun de nous peut s’y reconnaître. On y lit ce qu’on a le sentiment d’avoir soi-même écrit.

   Il fut un temps où, dans mes chroniques, je me moquais volontiers des essais d’un jeune professeur de littérature d’origine britannique qui enseignait en France et se piquait de modernité(…) Et puis un jour de 1997, je reçus de lui un livre intitulé L’Enfant éternel. Il y relatait l’agonie de sa fille, Pauline, terrassée à quatre ans par un cancer.

    Au retour de ses dernières vacances à la montagne, alors qu’il neigeait sur Paris, la petite s’était plainte d’une douleur intense au bras gauche, entre l’épaule et le coude. Une biopsie avait révélé la présence d’une tumeur. Le martyre de l’enfant allait durer seize mois. Philippe Forest était âgé de trente-quatre ans. Rien ne l’avait préparé à ce calvaire.

Didier Mény – « Père veilleur » (extrait de « Tristan »)

       Ce matin, je suis retourné près des rails. J’ai ramassé trois pierres de granite sur le ballast. J’irai les déposer sur ta tombe. Les coquelicots étaient encore en fleur.

       Je suis ta mémoire, toi qui m’as précédé. Je suis ta mémoire et ton héritier. Et j’arrose les fleurs. Et je remplace lorsqu’il se brise le fil noir que j’ai noué autour de ta chaîne qui maintenant entoure mon cou.

       Je veillais naguère sur la fragilité de ta vie. Je veille aujourd’hui sur celle de ta mort.

       Dors. Laisse-moi fouiller dans tes cheveux. Dans l’odeur de tes cheveux d’enfant. Dans l’enfance de ton odeur. Dors. Laisse mes lèvres sur tes mains. Tes doigts. Dors. Laisse mes larmes laver sur ton corps les traces de la mort. Les chairs bleues de la violence. Les griffes de l’acier. Dors. Laisse mes larmes couler sur ta peau. Dors. N’écoute plus les cris, cache-toi des tristesses. Dors. Glisse sur les rêves de neige, ne quitte plus tes amis, aime aussi fort que tu veux. Dors. Ferme tes yeux sur l’ombre pâle des matins et remonte le drap sur le froid qui s’annonce. Dors. Laisse ton corps rêver et ton esprit courir. Tu n’as plus mal et la Terre a cessé d’être ronde : tu ne reviendras plus sur les pas du malheur. Dors. Le jour vient, la ville est encore soulignée de blanc, de rouge, de bleu. Un matin d’écharpe se lève sur un jour sans étoiles.

       Dors.

       Dors jusqu’au bout du monde.

       Je veille.

Didier Mény – « Mère, gypaète » (extrait de « Tristan »)

Mère gypaète - Didier Mény - Rencontres buissonnièresJ’ai mal dans mon corps et dans mon cœur sur le sentier qui monte au col. Mais je n’aurai jamais aussi mal que toi dont la souffrance fut insupportable. Puisque je supporte de vivre, je n’ai pas aussi mal que toi (…)

Le col. Etroit, serré entre les falaises qui nous séparent des sommets. S’asseoir, reprendre son souffle. Une ombre passe sur la pierre, trace noire d’un grand oiseau. La trace d’abord. Je lève les yeux vers le ciel où tournoie un gypaète, plus haut que nos têtes et que nos petitesses, que l’herbe dure et que le granite gris. L. pleure. Elle dit que c’est toi. Que tu es devenu un grand oiseau. Un grand oiseau libre qui joue avec les ascendances. L. a décidé -a-t-elle décidé ?- de croire aux signes.

       Quelques jours plus tard, le dernier jour avant le retour dans la vallée des hommes, le grand oiseau est repassé au-dessus de nous, de l’herbe dure et du granite. Pour nous saluer ?

Didier Mény – « Tombe, lieux de présence » (extrait de « Tristan »)

       Tout à l’heure, comme chaque fois, j’ai caressé du bout des doigts sur ta tombe les lettres de ton prénom, humides des pluies de la nuit. L’eau du T, l’eau du R, l’eau du I, jusqu’au N. Et j’ai porté à ma bouche cette humidité sacrée pleine de toi, de notre amour. C’était tout à l’heure, c’était hier et le mois dernier.

Je ne suis pas guéri. 

       Tu es sous le soleil qui brûle et dans l’eau qui apaise, dans la sueur fraîche sous le vent d’un sentier d’alpage. Tu es entre mes bras, sous ma tête. Tu es le sel de mes larmes et le cri de ma colère. Tu es la nuit des baisers volés, tu es la nuit sous la lune et les étoiles, tu es la musique. Et je ne veux pas que tu sois mort, ta mort est trop longue.

       On ne peut pas parler de son fils mort. Pas avec des mots qui sortent de la bouche. On ne peut pas entendre son nom. Il faut l’encre ou les larmes pour tracer le nom du fils mort. Il faut que tu t ‘écoules, que tu glisses sur la page ou sur la joue.

Tu es indicible. Sous la langue et sur l’icône, au fond des yeux ou au creux de l’oreille : l’enfer où tu m’attires, où je te retrouve sans te rejoindre.

Aujourd’hui, il a plu sur ta tombe et l’eau a glissé sur la pierre blanche. J’ai envie de ta peau et de tes yeux ouverts.

Didier Mény – « Joseph Père » (extrait de « Tristan »)

       Où étais-tu Joseph quand il a été arrêté ? Nul ne parle de toi. Où étais-tu Joseph quand ils l’ont enchaîné, frappé, insulté. Où étais-tu ce jour de crachats et d’épines au front et de paumes clouées, Joseph ? Quand on déchira sa tunique.

Et il criait pour appeler un père qui n’était pas toi lui qui croyait si fort à d’autres mondes. Où étais-tu quand il eut peur et mal. Si mal, si peur. Et son corps gisant l’as-tu pris dans tes bras ? Où sont-elles les statues où tu regardes en pleurant son corps sur tes genoux, sa tête renversée, ses yeux clos ? Dans quelles nefs d’église ?

Didier Mény – « Le Caravage »

Extraits de « Tristan »

Didier Mény - Rencontres buissonnières(p. 33)

Marie savait. La Marie de Le Caravage savait. Son bras enveloppe le corps de l’enfant, sa main est posée sur la fesse et la hanche et sa joue sur la joue. Marie regarde le monde derrière le miroir de nos yeux. Le regard qui nous fixe voit plus loin que l’instant de la douceur de l’étreinte. Il voit la Passion, le chemin monte vers la colline et le sang et les clous et le bois. Dans les yeux de Marie, l’histoire est écrite. Il ne manque que les larmes. Et Joseph. Et la protection de ses bras autour de la mère et l’enfant. Mais la tête baissée qui masque le regard. Mais Joseph dans l’ombre. Résigné déjà ?

Dieu, pourquoi les as-tu abandonnés ?

(p. 105 – 106)

Où étais-tu Joseph quand il a été arrêté ? Nul ne parle de toi. Où étais-tu Joseph quand ils l’ont enchaîné, frappé, insulté. Où étais-tu ce jour de crachats et d’épines au front et de paumes clouées, Joseph ? Quand on déchira sa tunique.

Et il criait pour appeler un père qui n’était pas toi lui qui croyait si fort à d’autres mondes. Où étais-tu quand il eut peur et mal. Si mal, si peur. Et son corps gisant l’as-tu pris dans tes bras ? Où sont-elles les statues où tu regardes en pleurant son corps sur tes genoux, sa tête renversée, ses yeux clos ? Dans quelles nefs d’église ? Père de douleur, à toi aussi il a pris le fils. Mais tu étais mort.