Extrait – « Un peu de mort sur le visage » – Gabriel Ringlet

fleur d'amandier Un peu de mort sur le visage - Rencontres buissonnieres

Approche de la personnalité de Gabriel Ringlet à travers « Un peu de mort sur le visage » (Editions Desclée de Brouwer,1998)     

                                                           Invitation

fleur d'amandier Un peu de mort sur le visage - Rencontres buissonnieres             Venez. Je veux vous entraîner sur la mer comme au ciel, vous faire passer de l’Afrique à l’Europe et des aventures de la Bible à celles de l’ordinaire des jours.

            Venez. Ne craignez pas. Les pages que je vous offre ici ne sont pas tristes. Graves, sans doute. Exigeantes, peut-être. Mais tristes, non, car à travers la mort, elles veulent chanter la vie, encourager la lutte, célébrer le passage, honorer la traversée. La traversée d’une femme en particulier. Une femme que le récit accompagne en sens inverse des aiguilles d’une vie, de la mort à la naissance et de la disparition au dévoilement(…)

            Ecrit « en mémoire d’elle », et plus encore « en mémoire d’elles », ce livre, à travers la figure de Myriam, veut rendre hommage à toutes celles qui, aujourd’hui, dans le monde, soulèvent les pierres de tant de tombeaux.

            Comme la fleur d’amandier, elles résistent. Arrachées, elles repoussent. Déracinées, elles refleurissent. Avec un peu de mort sur le visage, elles annoncent le retour du printemps.

Chapitre  Disparition

Quand il faut croire,
Quand il faut espérer,
Quand il faut soulever,
Les femmes sont là.

                                               Chapitre  Combat

Samaritaine Un peu de mort - Rencontres buissonnières             « Une agonie peut durer une minute, une heure, une vie. Il y a des agonisants qui marchent, regardent comme vous, moi, qui lisent le journal, entretiennent des conversations. Gethsémani n’en finit plus de durer. » (Jean Sulivan)

Que voyons-nous de l’agonie du monde ? Et nos amis, nos proches ? Que voyons-nous de leur mystère ? Même celui ou celle que j’aime passionnément. Même dans la communion. Malgré mon attention à sa peur, à sa joie, à son art, à son mal. Et l’homme des routes de Palestine ? Le joyeux convive de Cana. Le crucifié du Golgotha. Lorsqu’il reçoit la faim de Myriam ? Lorsqu’il dit sa soif à la Samaritaine ? Que voyons-nous de lui ?

Le reflet de dos Magritte Un peu de mort - Rencontres buissonnieres            C’est comme dans le tableau de Magritte : nous ne nous voyons que de dos.

                                               Chapitre Poussière

             Dans la Bible, se jeter de la cendre sur la tête ou se rouler dans la poussière, est un geste de deuil, de pénitence, de supplication(…)

            Tahar Ben Jelloun pense à la guerre du Golfe et veut rendre hommage à « ces corps calcinés dont on a vu brièvement des images à la télévision ». Mais, par-delà, il s’agit de chaque guerre, de chaque génocide : « Une fois qu’on a tiré une couverture de sable et de cendre sur des milliers de corps anonymes, on cultive l’oubli.

            Alors la poésie se soulève. Par nécessité. Elle se fait parole urgente dans le désordre où la dignité de l’être est piétinée. »

Souviens-toi de ces cendres déposées dans la fosse.
Souviens-toi de ces cendres dispersées sur la pelouse.
Souviens-toi de ces cendres émiettées sur la mer.
Souviens-toi de ces cendres égrenées sur le sable.

« Quand le vent se lèvera, ces cendres iront se poser
sur les yeux des vivants.
Ceux-ci n’en sauront rien
Ils marcheront triomphants avec un peu de mort
sur le visage. »

(Tahar Ben Jelloun, La remontée des cendres)

            Il s’agit donc, encore, de marcher. De marcher dur, de marcher loin, d’apprendre à marcher sans triomphe, « avec un peu de mort sur le visage ».

            Les cendres rappellent la fragilité de ceux qui marchent. Elles disent la fatigue de la route et l’exigence de la traversée. Elles font mémoire des coups et des blessures. Elles racontent le rameau brûlé du péché.

            Recevoir les cendres, tendre la main, présenter son front, c’est dire je suis ouvert, je suis friable, je suis sale, je suis noir, je suis poussiéreux, je suis desséché, je trébuche, mais je marche.

            Regardez:sous la cendre, un point rouge. Il ne faudrait qu’une brindille sèche.

            Sentez:sous la poussière, un souffle ténu. Il ne faudrait qu’une haleine disponible.

                                               Chapitre  Caresse « Devance tout adieu »

onction-de-bethanie Un peu de mort             Myriam. Cette femme se présente « avec un flacon d’albâtre contenant un parfum de nard, pur et très coûteux ».(Mc 13,3)

            « Il faut mourir pour se faire embaumer », prétend un proverbe suisse. Oui, sûrement ! Mais n’y a-t-il pas plus urgent, plus important:se faire embaumer avant de mourir ? Embaumer de caresses, de parfums. Refaire le geste de Myriam, généreux, débordant. Non pas à la sauvette, en catimini, mais en pleine lumière, en prenant le temps. Une vraie célébration de la traversée, une authentique fête des sens parce que, justement, ce mélange d’huile et de parfum adoucit et met tous les sens en éveil.

            Cette célébration-là, je le dis comme une grande joie, je l’ai vécue intensément, en communauté, en clinique, à la maison. Ainsi, peu de temps avant la mort de mon père, j’ai réuni les proches. Nous étions à table, comme à Béthanie. Nous avons écouté quelques textes, partagé quelques gestes, quelques mots, sobrement, et mélangé nos larmes et nos parfums. « On a tant besoin de douceur du côté de la mort. » De force aussi, et de rites. Pas de ritualisme. De rites, de signes, parce que « la lutte pour un style est une lutte pour la vie spirituelle ».(Jean Sulivan)

            Je sais qu’il faut un chemin, des conditions, une préparation. Mais je sais aussi que cette onction-là, il ne faut pas la cacher, l’économiser. Ce geste royal, ce beau geste d’anticipation, il serait heureux de le mettre davantage à l’honneur, d’inventer, d’imaginer, de créer des équipes, de favoriser un climat, et de permettre à de nouvelles Myriam de briser encore leur flacon d’albâtre.

            Au soir du Jeudi Saint, peu avant la Dernière Cène, il m’arrive de revivre en communauté « l’onction de Béthanie ». Recevoir chaque visage, accueillir un front, une main, effleurer, signer, parfumer. Dans l’ici toucher l’au-delà, dans l’instant vivre l’éternité. Un moment rare, unique, aussi fort pour celui qui donne que pour celui qui reçoit. Comme je comprends Myriam !

            Partager l’huile et partager le pain. Accompagner, cum pane : « Ceci est mon corps. » Mon corps vieilli. Mon corps meurtri. Ceci est mon corps et je voudrais que tu lui parles, que tu le caresses. Si ta main est paralysée, ta langue le sera aussi.

            Ma vieille tante carmélite attendait ce pain, cette caresse. A plus de quatre-vingts ans, tout usée, presque pliée en deux, elle se retrouve pour la première fois en clinique, dans une chambre commune. Je lui rendais visite de temps en temps. Un après-midi, à ma grande surprise, je découvre en arrivant qu’on lui a enlevé le voile. Je n’avais jamais vu ses cheveux. De beaux cheveux de laine blanche étonnamment conservés. Des cheveux d’amandier. J’ai glissé la main dans ce doux paysage enneigé et je lui ai longuement caressé la tête. Elle vivait ses dernières semaines et j’ai souvenir qu’à chaque rencontre, ce rite de la caresse des cheveux nous réchauffait autant l’un que l’autre. Elle parlait encore. Un jour, elle m’a demandé d’un petit air rieur, presque effronté : « Est-ce que je suis belle aujourd’hui ? »  Merveille que cette coquetterie-là ! Ainsi, après soixante ans de vie contemplative, à l’entrée de la mort, une petite religieuse qui n’avait pas vraiment mesuré la nécessité d’un nouveau concile, renverse la clôture, revisite la fidélité et se donne un vrai rendez-vous : « Est-ce que je suis belle ? »

            Le départ n’est pas toujours aussi serein. Les personnes que j’ai accompagnées, me dit une infirmière parisienne, je les ai vues me demander : « Est-ce que je vais mourir ? »; hurler : « Pourquoi moi ? Je ne verrai pas grandir mes enfants » ; me dire : « C’est trop dur ! Je ne pourrai pas aller jusqu’au bout du sida » ; constater : « Ils ne viennent plus me voir ! Un vieillard est entré dans mon corps…Je leur fais peur…Ils m’abandonnent ! » ; supplier : « Faites quelque chose ! » ; se révolter : « Foutez-moi la paix ! » ; me confier : « Savez-vous comment nous nous sommes rencontrés ? »; me sourire avec les yeux, me regarder avec le cœur, me donner la main un instant et m’avouer : « J’ai peur de mourir. »

            Accompagner reste un chemin étonnant, singulier, inattendu, mystérieux, « une chose fabuleuse et rare », pour reprendre les mots du Docteur Marchand. Avancer, marcher jusqu’au seuil, s’agenouiller, rester là, ne pas dépasser, ne pas franchir la porte. « Dans la chambre d’agonie comme dans la chambre de jouissance, nul ne peut entrer sans aussitôt changer de nom et de sang(…) Aimer et mourir procèdent de la même connaissance, vont du même pas. Ce sont deux lueurs qui ne font qu’un seul feu. »(Christian Bobin)

            Peut-on vraiment rejoindre l’autre sans partager quelque chose de sa nuit ? Sans cacher avec lui « une même blessure » ?

            Il y a quelques années, au moment des événements de Roumanie, un de mes étudiants, Olivier, se mourait d’un cancer. Sa jeune épouse me racontait qu’au plus fort des combats, alors que l’issue de la lutte restait encore incertaine, son mari et elle-même vivaient tout cela très intensément depuis la chambre de l’hôpital. Parce que, d’une certaine façon, la traversée d’Olivier correspondait à la traversée de la Roumanie. Parce que, de part et d’autre, c’était le même combat : contre l’angoisse et contre la mort. Et le même espoir : pour la liberté.

                                                           Chapitre Pain

Voyez-vous ?
Il est si rare de voir.
De voir vraiment.
De voir loin.
De voir l’autre.
« L’oeil regarde, mais c’est l’âme qui voit »(Haldas).

Le festin_de_Babette Un peu de mort - Rencontres buissonnières            Babette et son mémorable festin. Babette qui préside la Cène depuis la cuisine.

            Si vous avez eu le bonheur de voir le film de Gabriel Axel Le festin de Babette, vous n’avez pas oublié ce village, cette église, cette mer, cette brume, ces vêtements noirs, ces visages fermés qui s’éclaircissent, qui se lèvent peu à peu, qui s’ouvrent lentement, cette montée d’un repas tendu qui devient action de grâces par la grâce d’une femme.

            Est-ce le vin ? Est-ce la sauce ? Ils ne font bientôt plus qu’un seul corps. Un feu les habite. L’eucharistie les brûle.

                                                                       Chapitre Délivrance

Les femmes sont dehors.

            Depuis le début, les femmes sont dehors. Elles regardent. Elles affrontent. Elles endurent. Elles résistent. Elles caressent. Elles parfument. Elles patientent. Elles veillent. Elles travaillent au retour du matin.

            A travers la résurrection surgit et resurgit sans cesse la question fondamentale : « Suis-je le gardien de mon frère ? »

            Oui, nos mains vont disparaître. ..

            poignée de mainMais nos poignées de main, mais nos signes de bonjour, mais nos gestes d’adieu, mais l’invisible chemin de nos caresses…nous n’allons pas les brûler.

            Oui, nos visages vont disparaître, et nos oreilles, et nos lèvres, et nos yeux…

            Mais nos sourires, nos écoutes, mais nos regards, mais nos baisers…nous n’allons pas les enterrer.

            La résurrection n’est pas une répétition mais une anticipation.

            Ressusciter affirme que ma naissance continue, que ma croissance n’est pas achevée.

                                                           Chapitre Mer

             Je me trouve quelquefois au bord de la mer. Je marche dans le vent et je regarde les traces qui m’environnent, sur le sable, sur l’eau. Je pense à ceux qui me précèdent, à Myriam, à Charlotte, à Hélène, à Paul, à Olivier…Le poème d’Eluard m’accompagne, me poursuit :

« Toi qui fus de ma chair la conscience sensible
Toi que j’aime à jamais toi qui m’as inventé…
…Tu rêvais d’être libre et je te continue. »
(Paul Eluard)

            Qui continue qui ? Toi aussi, tu me continues, tu m’agrandis, tu m’écoutes, tu me veilles, tu me guides, tu me pousses à la liberté…

            On me demande parfois si nous restons en communication avec nos disparus. Oui, je le crois, mais cette communication-là, comment en parler ? Comment dire, sans trahir, cette grâce d’une relation singulière, inédite, qui demande le plus grand dépouillement ?

            Seul le langage poétique permet d’approcher le mystère d’une rencontre rare qui ne se passe que par le dedans. Une approche, on le devine, particulièrement sobre, exigeante, qui suppose une longue marche sur ses propres eaux intérieures. Pour communiquer avec ses défunts, les mystiques et les grands spirituels sont là pour en témoigner, il faut d’abord tailler, élaguer, émonder, ce que Maurice Zundel exprime dans un raccourci saisissant : « Nous ne pouvons pas les joindre en état de possession. »

            Prouver. Pourquoi toujours prouver quand il s’agit surtout d’être éprouvé, c’est-à-dire de marcher, humblement, loin du lait de sa mère ? René Char le dit avec bonheur : il faut « laisser des traces de son passage. Non des preuves. Seules les traces font rêver. »

            Il est bon de rêver sur les traces de ses disparus. Les traces de leurs blessures, de leurs tendresses et de leurs rires. Les traces de leurs combats inachevés. Et de laisser leurs traces faire leur chemin en nous. Sans être fasciné. Sans se laisser captiver. En restant capable de s’arracher. De rêver pour marcher à son tour, pour lutter, pour continuer.

                                                           Chapitre Grossesse

             La question poursuivait François Mitterrand. « Comment mourir ? » Comment mourir avant de mourir ? « Jamais peut-être le rapport à la mort n’a été aussi pauvre qu’en ces temps de sécheresse spirituelle où les hommes, pressés d’exister, paraissent éluder le mystère. Ils ignorent qu’ils tarissent ainsi le goût de vivre d’une source essentielle. »(Marie de Hennezel)

Voilà le véritable enjeu : « Le goût de vivre. » C’est de saveur dont il s’agit, aujourd’hui, maintenant, tant qu’il fait beau.

            Il faut parler de la mort, il faut en parler à temps, il faut en parler en pleine santé, tant qu’il fait beau, et il faut surtout en parler avec les enfants. Pour les encourager. Pour les faire grandir. Pour les ouvrir au mystère. Ne projetons pas sur eux nos propres peurs(…) En clinique, il m’est arrivé d’accompagner des enfants dans la chambre d’un « grand malade » qui allait mourir. Je peux témoigner de la force de la rencontre, et de sa ferveur, même lorsque la communication paraît limitée. Une fleur, une caresse, un dessin, un souffle à l’oreille, le murmure d’une chanson, par-delà l’émotion du moment, peuvent ouvrir d’étonnants chemins, pour celui qui part comme pour ceux qui restent.

            « Le puits, c’est la femme », affirme le rabbin Josy Eisenberg(…) « Je suis une fontaine », renchérit la bien-aimée du Cantique des Cantiques, « un puits d’eaux courantes. »

            La soif d’un Dieu me révèle l’étendue de ma soif, l’immensité de mon pays. « J’ai flairé une odeur d’infini à l’intérieur de moi-même », se réjouit Sylvie Germain. Je suis appelé à élargir mes terres, à redessiner mes frontières, à m’universaliser « dans l’attente passionnée de ma grandeur possible ».

            Bien sûr qu’il y a un sens même s’il n’y a pas Dieu(…) Je suis convaincu qu’un humanisme nous est commun, un humanisme pluriel, vivant, aux visages multiples, et c’est sa richesse. Oui, « la vie est rare », oui, « les choses sont plus que les choses », oui, l’homme est large, et c’est bien vrai, Andrée Chédid , Jacques Sojcher, qu’il faut beaucoup voyager dans l’imaginaire pour n’être pas raciste.

            « Qu’est-ce qu’il nous reste quand il ne reste rien ? » demande Maurice Bellet. « Ceci:que nous soyons humains envers les humains, qu’entre nous demeure l’entre nous qui nous fait hommes. »

            Il est grand temps de marcher ensemble, de traverser, de partager « la lumière d’un visage, la musique d’une voix, le geste d’une main ».

            Il est grand temps de saluer ensemble-et peut-être de célébrer?- « le banal et l’ordinaire de la vie ».

            Il est grand temps de se rencontrer sur « l’avant ».

            Une chose encore. N’y voyez surtout pas une tentative de récupération mais l’humble aveu d’une conviction : « l’intensité de l’instant », c’est aussi un point de vue croyant. Les mystiques ne cessent de le répéter, et avec eux, combien de poètes et de romanciers.

            Pour qu’à chaque jour le jour suffise, pour qu’à chaque jour l’au-delà habite le quotidien et pour qu’on cesse de confondre la mort et le trépas…n’y a-t-il pas, ici, un combat urgent, important, à mener ensemble entre gens de sagesses et de religions différentes ? Car « elle n’est pas au bout du chemin la mort. Elle fait partie. Elle marche avec nos pas. Elle prépare le café du matin, rit, chante ou pleure avec nous ».(Jean Sulivan) Du coup, les survivants ne sont pas ceux qu’on pense. Et les vivants non plus. J’ai croisé des mourants qui vivaient intensément. Et combien de morts-vivants parmi nous…

            « Vous ne savez ni le jour ni l’heure »…

            Ce n’est pas une affaire de surprise mais de mûrissement. Vivre l’instant, devancer l’adieu demande du temps, le temps d’une longue portée(…)C’est un long chemin, le combat de toute une vie, un travail d’enfantement, et donc de dépouillement.

            Rappelez-vous encore Thérèse de Lisieux, la petite Thérèse, qui, tout à la fin, réclame à ses soeurs « un éclair au chocolat ». On dirait qu’à l’approche de la mort, même les saints ont des envies de femmes enceintes ! Je trouve cela plutôt rassurant…

                                                                       Chapitre Ciel

Aimez-vous.
Si vous aimez vos petits, laissez-les s’élever.
Si vous aimez vos grands, laissez-les s’envoler.
Si vous aimez vos défunts, laissez-les s’en aller.
Aimez-vous.
L’éloignement n’empêche pas la proximité.
L’absence ne supprime pas la présence.
L’ombre n’éteint pas la lumière.
Aimez-vous les uns les autres.
Allégez-vous les uns les autres.
Inventez-vous les uns les autres.
Elevez-vous.
Grandissez-vous.
Aimez-vous,
Et vous donnerez du fruit.
Aimez-vous,
Et vous goûterez la paix.
Aimez-vous
Et vous mourrez la mort.
Aimez-vous,
Et vous vivrez la vie.

(Lc24, 50-51)

            « Tu n’iras pas au ciel (pourquoi t’agiter)
L'homme qui plantait des arbres Un peu de mort - Rencontres buissonnieressi tu n’es pas d’abord toi-même un ciel vivant. »(Jean Giono, L’homme qui plantait des arbres)

            « Gardez-vous de faire du mal à la terre, à la mer et aux arbres », dit le Livre de l’Apocalypse.

            J’ai envie de paraphraser : « Gardez-vous de faire du mal à la mort, de la déplanter, de l’expulser de votre quotidien. » Gardez-vous de faire du mal à la mort, parce que vous feriez du mal à la vie. « C’est beau, la mort, chantait Félix Leclerc, c’est plein de vie dedans. » Oui, nos défunts sont pleins de vie dedans. Ils continuent à grandir, à fleurir, à rattacher la terre au ciel. C’est tellement vrai qu’un jour, un petit garçon qui venait de vivre avec sa famille la maladie et la mort de son grand-père, après l’enterrement, au moment où les siens quittent le cimetière, laisse tout le monde en plan et se précipite chez son petit ami pour lui annoncer la grande nouvelle : « Tu sais, mon grand-père, on l’a replanté ! »

                                                                       Chapitre Dévoilement

             La grandeur, un vieux paysan l’a faite sur une terre abandonnée, du côté du Ventoux, dans une très vieille région des Alpes qui pénètre en Provence. Avec une tringle de fer, il creusait un trou dans lequel il mettait un gland, puis il rebouchait le trou. Il plantait des chênes. On l’appelait d’ailleurs « l’homme qui plantait des arbres ». Ainsi, pendant des heures, avec un soin extrême, un trou, un gland, un trou, un gland…Chaque matin, il en plantait cent. En trois ans, il en avait planté cent mille.

            Sur les cent mille, vingt mille étaient sortis. Sur ces vingt mille, il comptait encore en perdre la moitié. Il en resterait dix mille. Et le vieux paysan continuait. Et les arbres poussaient. Et les gens s’étonnaient car les ruisseaux qui étaient toujours à sec se sont remis à couler. En même temps que l’eau réapparaissait, les saules, les osiers, les prés, les jardins, les fleurs et une certaine raison de vivre. Petit à petit, des gens sont venus s’installer auprès de ces arbres, à tel point qu’on a compté un jour dix mille personnes dans ce coin-là. Dix mille personnes pour dix mille arbres. Dix mille personnes qui devaient leur bonheur à Elzéard Bouffier. Car cette histoire de Jean Giono est authentique. Elzéard Bouffier est mort paisiblement en 1947 à l’hospice de Banon après avoir planté tout seul une forêt entière.

            A Jérusalem, le 20 février 1997, des hommes et des femmes ont planté mille chênes en mémoire de Julie et Mélissa. En mémoire de Loubna. En mémoire d’An, d’Eefje, d’Elisabeth et de tant d’autres encore, à Madagascar, à Goma ou à Bogota. Et chaque jour, en d’autres villes et en d’autres villages, d’autres hommes, d’autres femmes se souviennent et prennent le relais d’Elzéard Bouffier.

            La main, de J.Michel Folon Un peu de mort - Rencontres buissonnieresA Bruxelles, entre le Palais-Royal et le Parlement, Jean-Michel Folon a planté une main. Une main d’où s’envole un oiseau. Une splendide réalisation en cuivre à la mémoire de tous les enfants disparus, enlevés ou assassinés. Le Messager n’est pas une sculpture triste, explique le célèbre dessinateur qui sait d’expérience la douleur de l’innocence blessée. Et Folon d’espérer que chaque jour, dans le parc de Bruxelles, parmi les arbres et les oiseaux, des enfants viendront déposer une fleur ou caresser la statue « pour qu’elle devienne un peu dorée ».

            « Le Royaume des cieux est comparable à un grain de moutarde qu’un homme prend et sème dans son champ. C’est bien la plus petite de toutes les semences ; mais quand elle a poussé, elle est la plus grande des plantes potagères : elle devient un arbre, si bien que les oiseaux du ciel viennent faire leurs nids dans ses branches »(Mt 13, 31-32).

Des femmes soulèvent une couverture.
Elles sont des forêts.
Elles sont des forêts, Carine, Louisa, Betty, Nabela, Marie-Noëlle…
Elles sont des forêts, Rachel, Judith, Esther, Debora, Myriam…
Elles sont des forêts, ces compagnes et ces mères et ces sœurs, enfouies dans l’ordinaire des jours, et qui se battent dans le secret, et qui résistent, et qui inventent « toutes choses nouvelles ».
Des femmes soulèvent une couverture.
Des femmes réveillent un pays.
Des femmes ensemencent l’espoir.
Des femmes engendrent l’avenir.
Des femmes soulèvent une branche d’amandier.

            Au printemps, l’amandier fleurit le premier. Pas étonnant qu’on l’appelle shaqued en hébreu, « le hâtif », puisque ses fleurs éclatent avant même que les feuilles apparaissent.

            Depuis que j’ai lu L’Inespérée de Christian Bobin, la fleur d’amandier parle aussi, pour moi, d’une autre hâte et d’un autre printemps. Dans le chapitre intitulé « J’espère que mon cœur tiendra sans craquelures », Bobin évoque le peintre Bonnard, décédé en 1947. Dans son dernier carnet, sa dernière note dit ceci : « J’espère que ma peinture tiendra, sans craquelures. Je voudrais arriver devant les jeunes peintres de l’an 2000 avec des ailes de papillon. » La dernière peinture de Bonnard était celle d’un amandier en fleurs… « Un dernier souffle, commente Bobin, un ultime effort : allez, tout donner une dernière fois, tout fleurir d’un seul coup, partir sans regret, sans rien laisser au fond de soi. »