Francis Jammes – « Prière pour aller au paradis avec les ânes »

Francis Jammes - Rencontres buissonnières

Lorsqu’il faudra aller vers vous, ô mon Dieu, faites
que ce soit par un jour où la campagne en fête
poudroiera. Je désire, ainsi que je fis ici-bas,
choisir un chemin pour aller, comme il me plaira,
au Paradis, où sont en plein jour les étoiles.
Je prendrai mon bâton et sur la grande route
j’irai et je dirai aux ânes, mes amis :
Je suis Francis Jammes et je vais au Paradis,
car il n’y a pas d’enfer au pays du Bon Dieu.
Je leur dirai : Venez, doux amis du ciel bleu,
pauvres bêtes chéries qui, d’un brusque mouvement d’oreille,
chassez les mouches plates, les coups et les abeilles…

Que je vous apparaisse au milieu de ces bêtes
que j’aime tant parce qu’elles baissent la tête
doucement, et s’arrêtent en joignant leurs petits pieds
d’une façon bien douce et qui vous fait pitié.
J’arriverai suivi de leurs milliers d’oreilles,
suivi de ceux qui portèrent au flanc des corbeilles,
de ceux traînant des voitures de saltimbanques
ou des voitures de plumeaux et de fer blanc,
de ceux qui ont au dos des bidons bossués,
des ânesses pleines comme des outres, aux pas cassés,
de ceux à qui on met de petits pantalons
à cause des plaies bleues et suitantes que font
les mouches entêtées qui s’y groupent en ronds.
Mon Dieu, faites qu’avec ces ânes je vous vienne.
Faites que dans la paix, des anges nous conduisent
vers des ruisseaux touffus où tremblent des cerises
lisses comme la chair qui rit des jeunes filles,
et faites que, penché dans ce séjour des âmes,
sur vos divines eaux, je sois pareil aux ânes
qui mireront leur douce et humble pauvreté
à la limpidité de l’amour éternel.

Charles Péguy – « Le mystère des saint innocents »

Charles Péguy - Rencontres buissonnières

Paradis est plus beau qu’un jardin de pommiers.
Paradis est plus floconneux qu’hiver.
Paradis est plus sévère que mars.
Paradis est plus boutonneux qu’avril.
Paradis est plus cotonneux qu’avril.
Paradis est plus embaumé que mai.
Paradis est plus accueillant qu’auberge.
Paradis est plus fermé que prison.
Paradis est demeure de la Vierge.
Paradis est la dernière maison.
Paradis est le Trône de justice.
Veuille seulement Dieu que route y aboutisse.
Route que cheminons depuis dix-huit cents ans.
Paradis est auberge à la très belle enseigne.
Car c’est l’enseigne-ci : à la Croix de Jésus.
Cette enseigne éternelle est pendue à la porte.

Charles Péguy – « Heureux les épis mûrs » (extrait de « Eve »)

Charles Péguy - Rencontres buissonnières

Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,
Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.
Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre.
Heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle.

Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,
Couchés dessus le sol à la face de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut lieu,
Parmi tout l’appareil des grandes funérailles.

Heureux ceux qui sont morts pour des cités charnelles.
Car elles sont le corps de la cité de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu,
Et les pauvres honneurs des maisons paternelles.

Car elles sont l’image et le commencement
Et le corps et l’essai de la maison de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts dans cet embrassement,
Dans l’étreinte d’honneur et le terrestre aveu.

Car cet aveu d’honneur est le commencement
Et le premier essai d’un éternel aveu.
Heureux ceux qui sont morts dans cet écrasement,
Dans l’accomplissement de ce terrestre vœu.

Car ce vœu de la terre est le commencement
Et le premier essai d’une fidélité.
Heureux ceux qui sont morts dans ce couronnement
Et cette obéissance et cette humilité.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première argile et la première terre.
Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre.
Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés.

Charles Péguy – « Le Porche du Mystère de la deuxième vertu »

Charles Péguy - Rencontres buissonnières

Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance
Et je n’en reviens pas.
Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout.
Cette petite fille espérance.
Immortelle.

Car mes trois vertus, dit Dieu.
Les trois vertus mes créatures.
Mes filles mes enfants.
Sont elles-mêmes comme mes autres créatures.
De la race des hommes.
La Foi est une Epouse fidèle.
La Charité est une Mère.
L’espérance est une petite fille de rien du tout.
Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière.
Qui joue encore avec le bonhomme Janvier.
Avec ses petits sapins en bois d’Allemagne. Peints.
Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne mangent pas.
Puisqu’elles sont en bois.
C’est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes.
C’est cette petite fille de rien du tout.
Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus.

Charles Péguy – « Châteaux de la Loire »

Charles Péguy - Rencontres buissonnières

Le long du coteau courbe et des nobles vallées
Les châteaux sont semés comme des reposoirs,
Et dans la majesté des matins et des soirs
La Loire et ses vassaux s’en vont par ces allées.

Cent vingt châteaux lui font une suite courtoise,
Plus nombreux, plus nerveux, plus fins que des palais.
Ils ont nom Valençay, Saint-Aignan et Langeais,
Chenonceaux et Chambord, Azay, le Lude, Amboise.

Et moi j’en connais un dans les châteaux de Loire
Qui s’élève plus haut que le château de Blois,
Plus haut que la terrasse où les derniers Valois
Regardaient le soleil se coucher dans sa gloire.

La moulure est plus fine et l’arceau plus léger.
La dentelle de pierre est plus dure et plus grave.
La décence et l’honneur et la mort qui s’y grave
Ont inscrit leur histoire au cœur de ce verger.

Et c’est le souvenir qu’a laissé sur ces bords
Une enfant qui menait son cheval vers le fleuve.
Son âme était récente et sa cotte était neuve.
Innocente elle allait vers le plus grand des sorts.

Car celle qui venait du pays tourangeau,
C’était la même enfant qui quelques jours plus tard,
Gouvernant d’un seul mot le rustre et le soudard,
Descendait devers Meung ou montait vers Jargeau.

Poèmes de prisonniers

Dans le cadre de notre rencontre buissonnière du 21 mai prochain « Chemins vers la beauté », découvrez les poèmes de détenus de la prison de Clairvaux.

Poèmes de prisonniers de Clairvaux - Rencontres buissonnières

Je n’ai plus
Tous ces sons familiers à mes oreilles.
Il ne me reste
Que le son des verrous.
Où sont passés
Le bruit des oiseaux de mon enfance
L’aboiement des chiens ?
Même le vent,
Je ne l’entends plus.
J’ai oublié tout ça
Pour me retrouver dans ce silence
J’entends le silence
J’ai oublié le reste

                                           Jacky S.

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     Tous les jours
j’allais au travail
en passant devant la prison
tous les jours
et je ne comprenais pas
comment comprendre tout cela.
Et maintenant,
maintenant que je suis dedans
je continue à ne pas comprendre.

                                           Kirru

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Je n’ai pas oublié
mon identité
ni ceux pour lesquels j’ai de l’estime
quand et pourquoi je suis arrivé ici
d’où je viens et où je veux aller
ceux qui me soutiennent dans ce chemin
et ceux qui s’opposent
ceux qui sont tombés
et que je porte toujours en moi
à eux j’offrirai la liberté quand viendra ce jour rouge.
Si j’oubliais tout cela, je ne serais plus moi.

                                           Agustin F.A.

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Pars sur les flots
Ne te retourne pas
Avance sur le chemin
De la transformation
Ecoute le murmure silencieux
De ton futur
Avance sur la vague
Qui te portera vers le large
Vers un non-retour
Sur le chemin de l’amour
Et de nouvelles aventures

                                           Hadi

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Hier ne compte pas,
Hier ne compte plus.
La vie se conjugue comme un verbe,
Au passé, au présent, au futur.
Le soir, à ma fenêtre,
Je lève la tête et j’aperçois
Dans le ciel
Une étoile te ressemblant ;
Une étoile que je rapporte à ton amour,
Si doux, si profond :
Cette force que tu m’envoies
Et qui me donne la joie de vivre.

                                           Dumé

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Petit oiseau qui a des ailes
Pourrais-tu t’envoler pour moi
Et porter un message à ceux que j’aime ?
Petit oiseau mon ange
Qui vient picorer sur ma fenêtre
Et m’apporter ce que moi seul qui le vis
Peux comprendre,
Parfois je t’encage avec moi
Avant de te laisser t’envoler.
Petit oiseau grâce à toi
Qui ne me crains pas
Je suis un homme qui rêve d’être toi
Pour déployer mes ailes
Et revivre loin de mon désespoir.

Voix sans issue,
Chemin de ronde,
Tourne, tourne, tourne,
En des milliers de pas
Qui ne mènent nulle part.

                                           Denis

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Procession de serrures sans concession
Qui vous crie à chacune de leurs vibrations
L’abolition de votre liberté

Sans fin, sans début
Vertige du temps
Sans fin s’inscrit en nous le vertige du temps
Sans limite, sans début, sans fin

Des arbres au-dessus d’un mur
Bercent sereinement leurs branches
A l’ombre d’un serpent de béton.

Noël du parloir,
Panier gourmand de l’amitié,
L’orange du marchand
Je ne l’ai pas volée…
Les yeux fermés,
Sa douce saveur sucrée
Ravive en moi
Le parfum perdu de la liberté.

                                           Pascal

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Je suis le grêlon dur et rond
Ou pois chiche ou œuf de pigeon
Qui fait des bonds de sauterelle
Par-dessus les toits de prison
Je cogne partout sans façon
Puis dans un coin, tout seul, je fonds.

                                           Tonio

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Je ne suis pas tout noir,
Je ne suis pas tout blanc,
Mais entre noir et blanc
Mon univers est gris.
Ciel gris, murs gris, pensées grises.

Bonjour tristesse…

                                           Yasine

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Graviers éparpillés,
Tranchant des barbelés,
Acier des pylones,
Oeil du cyclone,
Filins entrelacés dans les nuages
Sont les limites de mon regard.
Au loin, très loin,
Au-delà des hauts murs noircis par le temps,
Un arbre, le ciel, la vie..

                                           Vincent

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Dans la spirale de nos deux vies
Où s’élèvent vos prières et vos chants,
Puis-je me rappeler si un moine sourit
En compagnie d’un mécréant ?

Votre miséricorde me dit oui !
Pourtant peut-être suis-je méchant…
Vous qui me croyez gentil,
Avez-vous oublié que je suis malveillant ?

Croyez-vous encore que Dieu pourra me pardonner,
En ayant tué jusqu’à la lie ?
Vous, le moine qui chaque jour le priez,
Moi lui tournant le dos, le jetant dans l’oubli !

Pourtant j’aimerais me rappeler
Que je fus un autre.
N’avoir rien oublié
Etre l’un de ses apôtres !

                                           Pierrot

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Texte de Frère Luc, moine de Cîteaux

Nuits de la terre, que vous êtes belles ! Belles et bonnes, baignant nos cœurs fatigués dans le silence des étoiles !
Je le sais : vous n’avez pas toutes ce visage de paix : nuits du vice qui favorisez l’éclosion des fleurs du mal, nuits du prisonnier parsemées de cauchemars, interrompues par le bruit du guichet, nuits besogneuses de ceux qui veillent sur leurs frères, nuits fiévreuses des malades qui cherchent en vain le repos.
Toutes ces nuits de vice ou de peine, noires, bleues ou blanches, je les unis à la nuit de mon cœur qui cherche son Bien-aimé sans le trouver.
N’es-tu pas cruelle, nuit de mon cœur, qui dérobe à mes yeux l’objet de mon amour ? Pourquoi revêtir cette sombre couleur, alors que mon Bien-Aimé n’est que lumière ?
Petite étoile si discrète que j’aperçois à peine à travers l’obscurité de la nuit de mon cœur, ne veux-tu pas me répondre ?

Jean-Yves Quellec

Moine de Clerlande, en Belgique

Jean-Yves Quellec - Rencontres buissonnièresLoué sois-tu, mon Dieu,
pour les consonnes et les voyelles,
pour leur élan fantasque
et leurs unions tranquilles.

Loué sois-tu
pour l’enchantement des syllabes,
la musique des noms et le tranchant des verbes.

Loué sois-tu pour la secrète respiration des phrases
et l’infinie richesse de leurs agencements.

Loué sois-tu pour l’intonation de la voix,
pour l’accent du terroir
et la couleur des mots qu’enfantent nos lèvres.

Loué sois-tu
pour la parole humaine,
celle qui hésite au bord du mystère,
celle qui se presse à exprimer la joie,
celle qui trébuche quand s’y mêlent les pleurs,
celle qui murmure l’amour au matin,
celle qui gronde d’espoir contenu,
celle qui chante sans pouvoir s’arrêter,
celle qui donne le goût de vivre,
le courage de lutter,
et l’espérance d’un jour nouveau.

Oui, il est bon de te louer,
de parler dans l’estime du langage d’homme
et de poursuivre chaque jour
notre tâche d’ouvrier de la parole.

 

Gilles Baudry

Moine de Landévennec, en Bretagne

Il neige, Nadejda, sur Voronej
et le silence lange un mort
qui dort à côté du sommeil
là-bas
dans un goulag
en Sibérie
à deux pas de la Kolyma.

Seule à l’insu du monde
pour conjurer l’inexorable nuit
vos lèvres, Nadejda
par cœur murmurent
les vers du bien-aimé.

Là-bas
sur les steppes de la mémoire
tombent les pétales de neige
d’un amandier en fleur.

 Gilles Baudry - Rencontres buissonnières

Faut-il
que les temps soient
si incertains
que les anges aient recours
à des échafaudages ?

« Hosanna au plus haut des cieux ! »
chante le choeur des moines
tandis que passent et repassent
dans les vitraux
les silhouettes des couvreurs.

 Si tu pouvais, mince comme un signet,
te glisser subrepticement
entre les pages,
entendre leur bruissement végétal

Dieu s’approche à pas de porcelaine
et dans le grain du papier,
le grain de la voix de Dieu.
Le livre attendrait patiemment tes yeux
et s’ouvrirait en confidence.
La voix de l’Ecriture s’inviterait
chez toi par une porte basse.

 

Père Bernard de Give

Bernard de Give - Rencontres buissonnières99 ans

Me voici donc entré dans ma centième année
Comme on se réjouit à l’arrivée d’un train.
Les fleurs de mon bouquet sont à peine fanées
Et cette ardeur de vivre a gardé son entrain.

Les yeux brillant de joie, chacun me félicite
Au lever de l’aurore en ce nouveau printemps.
Car le succès d’un seul est une réussite
Pour la communauté qui l’entoure en chantant.

9 mai 2012

Maison d’autrefois

Nous avons descendu le fleuve des années
Et la mort a passé dans la vieille maison.
Nous avons parcouru de lointains horizons
Et beaucoup sont partis pour d’autres maisonnées.

Rive de notre enfance et des contes de fées,
Trésor de souvenirs où souvent nous puisons,
Reine de la colline ou rivière sans fond,
Quand tout s’abîme en nous, es-tu seule inchangée ?

La grille qui gémit, le jet d’eau sur l’étang
Et les lilas en fleur replongeant dans le temps
Comme le salon rose au mobilier fragile.
Vers ma fenêtre haute ainsi qu’un reposoir
Montent les carillons qui dansent sur la ville.
Serais-je encor l’enfant qui rêve dans le soir ?

La Pairelle, 3 septembre 1957

Vêture

A l’heure où ses amis, frivoles et mutins,
S’ébattaient dans leurs jeux sur la colline verte,
Il entendait leurs cris par la fenêtre ouverte,
Penché sur la grammaire et les verbes latins.

Car Jésus l’avait pris, tout petit, par la main,
Le conduisant de découverte en découverte.
Et l’enfant aux yeux purs suivait d’un pas alerte,
Le regard fasciné par un terme lointain.

Or voici que le jour de partir pour le cloître
Sous la soutane blanche il semble soudain croître,
Plus svelte et plein de grâce en ce matin d’avril.

Et pour le contempler comme un ange des maîtres,
Ses compagnons ravis ont un respect subtil
Comme si cet enfant était déjà leur prêtre.